Edgar Degas, auto-portrait
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Edgar Degas        1834-1917
Le catalogue critique numérique
par Michel Schulman

Peindre les courses

Une exposition sur le cheval et les courses hippiques à propos desquels les grands peintres, Stubbs, Géricault et Degas s'exprimèrent diversement d'une façon personnelle et originale.

Peindre les courses

Pouvait-on rêver d'un meilleur lieu que le domaine de Chantilly pour organiser cette exposition sur les courses hippiques ? Symbole parmi les symboles du monde des courses ! Chantilly l'est certainement. Cette exposition nous immisce dans la riche et élégante sphère des courses, à l'origine en Angleterre au début du XIXème siècle puis en France deux générations plus tard.

L'exposition "confronte" trois artistes que tout semble vouloir opposer : Stubbs, Géricault et Degas. Ici, c'est Degas qui nous intéresse. Henri Loyrette, commissaire de l'exposition, présente avec finesse et une profonde connaissance du sujet, ce monde qui a marqué le siècle. Ses hippodromes et la haute société bourgeoise qui les fréquentait, tout un pan de la politique et des affaires.

"Mais la grande affaire reste la représentation du mouvement et notamment du cheval au galop", souligne-t-il. C'est, bien sûr, ce qui différencie les trois artistes au-delà de toute approche sociale voire sociologique. Certes Henri Loyrette tisse la toile de cette tranche huppée de la société, d'abord anglaise, puis française. Des explications nécessaires, pour mieux en saisir les ramifications. Utiles aussi pour comprendre pourquoi et comment Degas choisit de faire courir ses chevaux non pas dans les hippodromes mais à la "campagne". Dans le chapitre Les scènes de courses d'Angleterre en France, Henri Loyrette rappelle que chez Degas, "les chevaux et jockeys apparaissent pour la première fois dans un carnet utilisé [...] à Florence, Sienne et Paris en 1858-1859". Donc très tôt dans son oeuvre. Et de poursuivre : "Le champ de course est d'abord chez Degas un champ d'expérience, celui du sujet moderne. Il lui permet d'éprouver le plein-air [... ] et  l'installation de la figure dans le paysage".

Les scènes dessinées par Degas ne ressemblent en rien à celles de Stubbs et encore moins à celles de Géricault. Les champs de course sont rarement les élégants hippodromes de Longchamp et de Chantilly sans parler d'Epsom. La Course de gentlemen. Avant le départ (Musée d'Orsay RF 1982) est un lieu périurbain où se profilent, sur les collines à l'horizon, des cheminées "enfumées", témoignant de l'activité industrielle de l'époque. Contrairement à Stubbs et à Géricault - à notre avis le "maître" du cheval - Degas ne s'attache généralement pas au galop, donc aux mouvements du cheval. Il le représente  souvent à l'arrêt ou au pas, au repos sans doute. Jamais ou presque "ventre à terre". Jockeys à Epsom (Cambridge, Fogg Art Museum) en est une exception mais n'est-ce pas là une preuve de l'influence anglaise ? 

Parfois, Degas déforme même le cheval comme dans Sémiramis construisant Babylone (Musée d'Orsay  RF 2207). Ici, Degas oublie Ingres, auquel il vouait pourtant une admiration sans bornes. Comment put-il se détourner ainsi de son modèle ? Les inexactitudes - on pourrait aussi parler de déformations - sont légion chez Degas, dans ses dessins de femmes nues comme dans la représentation des chevaux. On trouve souvent d'inexplicables raideurs des pattes qu'il sait pourtant si bien dessiner. La preuve ? On la trouve par exemple dans Avant la course (cat. 31, repr. p. 145) mais aussi dans Cheval de course avec jockey du musée Boymans-van-Beuningen de Rotterdam (Fig. 64, repr. p. 161).

Pour comprendre la distance qu'il prend alors avec les expériences scientifiques de Marey et de Muybridge, Degas explique qu' "on voit comme on veut voir; c'est faux; et cette fausseté constitue l'art" (cité p. 161). Ainsi se lève le mystère de ses inexactitudes, de ses gaucheries et de ses déformations. En fait, il interprète la réalité à sa façon faisant fi des exactitudes que la science vient de révéler. Il ne fut certes pas le seul.

La sculpture n'échappe évidemment pas à l'exposition. Les chevaux de Degas y sont mobiles, fougueux, au galop. Rarement statiques. La matière joua-t-elle un rôle ? Meissonnier, Delacroix (qui aurait pu être montré à l'exposition au même titre que les autres !) et d'autres peintres encore influencèrent Degas. On remarquera les somptueux dessins à l'encre noire de Gustave Moreau où le cheval est d'un modernisme éloquent. Une révélation ! Pour comprendre l'exposition, la place de Degas et le choix de ses oeuvres présentées il faut lire le catalogue et toutes les subtiles et érudites explications d'Henri Loyrette. Un conseil : à déguster avant de voir l'exposition.

Peindre les courses

Jeu de Paume, domaine de Chantilly du 16 juin au 14 octobre 2018.

Publication : 13-07-2018